
Dans le cadre de deux récentes séances d’accompagnement, j’ai été frappé par l’utilisation récurrente de « mots absolus » comme « tout ou rien », « toujours ou jamais », « personne ou tout le monde », apparaissant dans des expressions telles que « Ça ne va pas et, pourtant, je fais tout pour que ça aille », « Rien ne me réussit », « C’est toujours la même chose », « Personne ne m’écoute ».
Comme le soulève Flavia Mazelin Salvi [1], ce biais cognitif impacte de manière négative notre élan vital ainsi que notre estime de nous-même. En effet, dans les phrases citées ci-dessus, « aucune nuance ne vient tempérer, approfondir, questionner le raisonnement. La pensée en bloc écrase tout et tous sur son passage, mais d’abord ceux qui l’utilisent. Ainsi un échec, un rejet, une difficulté, un problème ne seront jamais appréhendés sous toutes leurs facettes ni « autopsiés » de manière productive. »
Pour les accompagnant-e-s que nous sommes, il s’agirait donc tout d’abord de relever les expressions dans le discours de l’accompagné-e puis de les lui refléter, tel un miroir, de la manière la plus fidèle qui soit pour ensuite les interroger soit sous forme de questions :
– C’est qui « personne » ?
– C’est quoi « rien » ?
– Et si le contraire de « rien » c’est « tout », ça serait quoi, ce « tout » ?
– C’est quand « toujours » ?
– Vous pouvez me donner des exemples ?
Soit en les reformulant : ma « botte » préférée est de demander :
– Comment vous écrivez « J’ai tout fait » ? « J’ai tout fait » ou « J’étouffais » ?
Ces stratégies devraient conduire à la personne accompagnée à prendre conscience de la prison dans laquelle elle est en train de s’enfermer elle-même. Un travail à la fois de « dés-identification » et de « dé-fusion » de ces pensées ainsi que d’analyse/élucidation de la situation problématique peut ensuite débuter, permettant de révéler une réalité beaucoup plus complexe que celle imposée par la représentation première.
Si le biais cognitif de cette forme de pensée dichotomique est si présent et puissant, c’est peut-être parce qu’il renvoie à un des paradoxes constitutifs de chaque être humain : celui de la croyance de sa Toute-Puissance, contrôlante, omnisciente et omnipotente, et de son revers, l’Impuissance – une polarisation qui ne tolère pas la complexité de l’entre-deux et qui ne fait que renforcer le pouvoir de notre « dictateur interne », faisant taire les voix de nos autres « (é)mois » et écrasant toute velléité de démocratie, de dialogue et de négociation entre les différentes « pièces » de notre « Maison/Soi » [2], en commençant par celle qui abrite l’auto-bienveillance.
Dans le cas des deux accompagnements à l’origine de ces lignes, c’est d’ailleurs sur cette prise de conscience que la discussion a débouché, Dans un premier temps, les deux personnes en question se jugeaient incapables et incompétentes, car dans l’impossibilité de TOUT contrôler dans leurs situations respectives. Et, une fois qu’elles avaient réalisé la dichotomie de leur pensée ainsi que de l’impasse dans laquelle elle les conduisait, les accompagnés se sont mis à vouloir annuler cette polarisation. Probablement en vain…
C’est donc peut-être dans l’acceptation en toute auto-compassion de notre humble condition humaine, faite de paradoxes et de dichotomies, que réside une chance de transformer ces caractéristiques en forces, car garantes d’une recherche consciente et constante d’équilibre qui nous permette de rester en mouvement sur l’arête surplombant les versants marqués par les extrêmes de cet absolu – Vive le funambulisme et vive la vie !
[1] Mazelin Salvi, F. (2024).
Le petit livre des grands réconforts. 75 antidotes aux coups de blues, à la déprime et aux chagrins. Paris : Le Courrier du Livre.
[2] Nabati, M, (2008).
Le bonheur d’être soi. Paris : Le Livre de Poche.
Olivier Mack